D’où naît le désir, ressort fondamental pour le sujet humain ?

Publié par SEO380041 le

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Vous trouverez ci-dessous ma contribution au numéro 6 de la revue les Feuillets psychanalytiques.   Et patatipatali et patatatipatala[1]   « Car toujours l’homme s’agite et Dieu le mène[2] ».   En 2019, paraît un roman[3] intitulé La vraie vie de Vinteuil. Avec pour sous-titre : Proust n’a pas tout su. Biographie du célèbre musicien de la Recherche[4], qui, faut-il le préciser, n’a jamais existé, cet ouvrage entreprend de combler les trous en imaginant ce qu’aurait été sa vie, sa vraie vie. Cette entreprise semble pourtant aller à l’encontre du travail créateur de Proust et de ses thèses sur la littérature. Proust fut en effet un partisan de la dissociation entre l’œuvre et l’homme, suivant ici Nietzsche : « (…) l’homme cultivé et privé de substance s’empresse d’oublier l’œuvre pour s’enquérir de l’histoire de l’auteur[5] ».  Quant au sous-titre, à compter même qu’il ne faille pas le prendre au pied de la lettre, il nous laisse pantois : « Proust n’a pas tout su », et pour cause. Mais il y a plus : l’auteur de la Recherche fait même de ce trou dans le savoir, la patte absolument singulière de chaque artiste, « citoyen d’une patrie inconnue, oubliée de lui-même (…)[6] ».   Chaque artiste, en effet, est la preuve « de l’existence irréductiblement individuelle de l’âme », du fait de son « accent unique », « véritable différence » qui le sépare de manière incommensurable des autres. Ainsi peut-on reconnaître le musicien Vinteuil, où, quelque soit sa volonté consciente, pourrais-je dire, de créer quelque chose de différent en fonction des circonstances, ou des attentes extérieures, « malgré lui submergeait tout cela sous une lame de fond qui rend son son éternel et aussitôt reconnu ». Mais alors, d’où vient cet accent, ce style si singulier de chaque artiste ? « Ce chant, différent de celui des autres, semblable à tous les siens, où Vinteuil l’avait-il appris, entendu ? Chaque artiste semble ainsi comme le citoyen d’une patrie inconnue, oubliée de lui-même, différente de celle d’où viendra, appareillant pour la terre, un autre grand artiste ». L’Autre qui habite en soi, véritable patrie perdue, où logent le fantasme et la lalangue, ne cessent d’insister, de se répéter, comme la « petite phrase » et de ce fait même, permettent de repérer « la composition intime de ces mondes que nous appelons les individus ». Une chose n’est unique que parce qu’elle se répète, dirait Proust.   Cette « patrie perdue, les musiciens ne se la rappellent pas mais chacun d’eux reste toujours inconsciemment accordé en un certain unisson avec elle ». Le fantasme du musicien, par « la fixité des éléments composants de son âme » colore l’œuvre, absolument singulière et reconnaissable entre toutes. Le fantasme est cet élément fixe, et quel que soit ce qu’il regarde, le voyage qu’il entreprend, il en sera coloré. « Des ailes, un autre appareil respiratoire, et qui nous permissent de traverser l’immensité, ne nous serviraient à rien. Car si nous allions dans Mars et dans Vénus en gardant les mêmes sens, ils revêtiraient du même aspect que les choses de la Terre tout ce que nous pourrions voir ». Alors, qu’est-ce qui pourrait valoir le coup ? Proust y répond : « Le seul véritable voyage, le seul bain de Jouvence, ce ne serait pas d’aller vers de nouveaux paysages, mais d’avoir d’autres yeux, de voir l’univers avec les yeux d’un autre, de cent autres, de voir les cent univers que chacun d’eux voit, que chacun d’eux est ; et cela nous le pouvons avec un Elstir, un Vinteuil, avec leurs pareils, nous volons vraiment d’étoiles en étoiles ». Vingt œil ? Où l’on entend que la Recherche n’est pas orientée vers le moi, mais vers l’Autre, l’altérité en soi, seul véritable voyage.   Le fantasme, c’est « cette petite phrase » qui prend mille formes dans la Recherche, qui insiste, qui revient, mais qui est insaisissable, et qui, à peine apparue, disparaît. Mais à chaque fois, c’est de cette perte, douloureuse, de ce trou, de ce creux que « la petite phrase » surgit, comme lors de cette journée, revécue, mais sans les éléments qui composaient la première : l’absence du téléphonage de Françoise, et surtout de l’arrivée d’Albertine « qui n’était pas quelque chose de négatif mais la suppression dans la réalité de ce que je me rappelais, donnait à la journée quelque chose de douloureux et faisait quelque chose de plus beau qu’une journée unie et simple, parce que ce qui n’y était plus, ce qui en avait été arraché, y restait imprimé comme en creux. Je fredonnais des phrases de la sonate de Vinteuil[7] ». Le négatif ne l’est pas, au contraire il nous fait parler, puis écrire, et dans le cas de Proust, une œuvre monumentale.   Plongeons un peu plus dans cette œuvre de l’artiste Vinteuil, que Proust développe sur plusieurs pages dans La Prisonnière et qui m’ont frappé, et arrêté. Bien sûr, il y a d’abord la sonate, à la fois métaphore de l’amour entre Swann et Odette, entre le Narrateur et Albertine, et aussi ingrédient nourrissant la réflexion sur la littérature. Mais essayons d’oublier tout cela, pour voir ce que le texte, en lui-même, pourrait nous révéler. La sonate est imprégnée de blancheur, de légèreté et de calme : elle « s’ouvrait sur une aube liliale et champêtre ». La blancheur est partout. L’aube, du latin alba qui signifie blanche, est cette première lueur du soleil levant qui commence à blanchir l’horizon. L’aube, c’est aussi le commencement, le balbutiement, la naissance. C’est encore une longue robe blanche liturgique. « Liliale », renvoie aussi à la blancheur du lis, et à sa pureté. La sonate, « divisant sa candeur légère » se suspend « à l’emmêlement léger et pourtant consistant d’un berceau rustique de chèvrefeuilles sur des géraniums blancs ». Nous sommes bien à la naissance de quelque chose, dans un environnement très calme, très pur, très blanc, très lisse, « sur des surfaces unies et planes comme celles de la mer ». La mère ? Oui, l’Autre maternel, le bain de langage, et la jouissance qu’elle entretient avec sa langue, lalangue. Les chèvrefeuilles, variété de lianes ou arbuste grimpant aux fleurs odoriférantes et aux feuilles caduques ou persistantes, voici ce que l’enfant entend dès le berceau, splendide métaphore du réseau des signifiants qui s’entrecroisent, qui s’emmêlent, de manière légère et consistante à la fois. En effet, « (…) Tout s’entrecroise et se superpose dans notre vie intérieure ». Cet emmêlement de chèvrefeuilles se pose sur « des géraniums blancs », purs, innocents au départ, mais qui vont être « souillés » par la jouissance de lalangue, « souillée comme est la conversation, d’habitudes verbales, de rengaines, de traces de défauts[8] ». De ces habitudes verbales, de ces rengaines, de ces traces de défauts, qui ne cessent pas de ne pas s’écrire, l’analyste, lui, y voit la part irréductiblement singulière du parlêtre, celle que chacun entretient avec lalangue et à laquelle Proust s’intéresse particulièrement.   Plongé dans ce bain langagier énigmatique et le désir de l’Autre, le Narrateur ne manque pas de voir surgir une question, angoissante : Che vuoy ? « Le concert commença, je ne connaissais pas ce qu’on jouait, je me trouvais en pays inconnu. Où le situer ? Dans l’œuvre de quel auteur étais-je ? J’aurais bien voulu le savoir et n’ayant près de moi personne à qui le demander, aurais bien voulu être un personnage de ces Mille et une Nuits que je relisais sans cesse et où dans les moments d’incertitude surgit soudain un génie ou une adolescente d’une ravissante beauté, invisible pour les autres, mais non pour le héros embarrassé à qui elle révèle exactement ce qu’elle[9] désire savoir ». Proust connaissait-il le Diable amoureux de J. Cazotte ? Toujours est-il qu’à ce moment-là, dit-il, « je fus précisément favorisé par une apparition magique ». A l’incertitude et à l’angoisse du Che vuoy, véritable trou, le fantasme permet de le circonscrire et de s’y retrouver quelque peu. Ainsi, le Narrateur, perdu jusque-là, retrouve un environnement familier, « le petit chemin qui mène à la petite porte du jardin de [ses] amis », où même leur fille est là qui est venue lui dire bonjour. Le fantasme ne permet-il pas de se repérer quant à son désir pour une fille, là où l’énigme et l’angoisse du Che vuoy présidait au départ dans la relation avec la mère ? C’est en creux la clinique des psychoses qui nous l’assure, car lorsqu’il manque, le sujet à cet endroit est dans une grande perplexité. Le Narrateur se retrouve en terrain connu, en pleine sonate de Vinteuil : et plus merveilleuse qu’une adolescente, la petite phrase, enveloppée, harnachée d’argent, toute ruisselante de sonorités brillantes, légères et douces comme des écharpes, vint à moi, reconnaissable sous ses parures nouvelles ».   La joie étreint le Narrateur, de retrouver cette petite phrase de cinq notes, insaisissable, évasive. Inaccessible, avec laquelle il n’y a pas d’amitié[10] possible, elle est installée au creux de l’être, elle est la figure de l’Inconscient, pulsatile, Réel, et qui nous mène. Il faut, dira Proust, dans Du côté de chez Swann, « l’audace d’un Vinteuil expérimentant, découvrant les lois secrètes d’une force inconnue, menant à travers l’inexploré, vers le seul but possible, l’attelage invisible auquel il se fie et qu’il n’apercevra jamais ![11] » C’est époustouflant !   Prendre sa vie au sérieux, donner une chance à ce qui échappe, à la petite phrase qui est là pour nous montrer le chemin, le chemin non pas de la sonate, « univers épuisé » du Narrateur, mais d’une œuvre inédite, nouvelle. C’est d’ailleurs tout l’écart entre Swann, qui s’est arrêté aux portes de la Création et le Narrateur. Comment apparaît-elle ? Tout à coup, « par un matin d’orage, commençait, au milieu d’un aigre silence, dans un vide infini, l’œuvre nouvelle, et c’est dans un rose d’aurore que pour se construire progressivement devant moi cet univers inconnu était tiré du silence et de la nuit ». Un aigre silence : serait-ce un silence désagréable, acide, piquant ? A moins que nous soyons face à un silence criant, strident… L’œuvre nouvelle, « univers inconnu », naît « du silence et de la nuit ». Serait-ce la naissance du désir qui voit le jour, et que le rouge évoque ? En effet, la couleur se transforme, et de la blancheur de l’aube, en passant par le rose, le rouge s’impose : « ce rouge si nouveau, si absent de la tendre, champêtre et candide sonate, teignait tout le ciel, comme l’aurore, d’un espoir mystérieux ». Trois couleurs, donc, blanc, rose, et rouge, qu’offre d’ailleurs dans ses possibilités le géranium. L’écoute du septuor ouvre un espace d’espérance, qui verrait la naissance de l’œuvre nouvelle, pas sans souffrance, ni solitude, ni angoisse, ni perte.   Le Narrateur sait pertinemment que le désir et la création nécessitent une perte de jouissance : Il est en effet de ces êtres « qui dans un certain état en désirent un meilleur, mais, ne le connaissant que par le désir, ne comprennent pas que la première condition est de rompre avec le premier – comme les neurasthéniques ou les morphinomanes qui voudraient bien être guéris, mais pourtant qu’on ne les privât pas de leurs manies ou de leur morphine, comme les cœurs religieux ou les esprits artistes attachés au monde qui souhaitent la solitude mais veulent se la représenter pourtant comme n’impliquant pas un renoncement absolu à leur vie antérieure[12] ».   Cette rupture, ce renoncement absolu dont parle le Narrateur, ne serait-ce pas celui de la blancheur de la sonate, véritable « roucoulement de la colombe », univers connu et épuisé, ouatée, maternel, d’où pourrait alors s’extraire une œuvre nouvelle, ce septuor, chant de sept notes, comme les sept chapitres de la Recherche, perçant l’air, « à la fois ineffable et criard », « vif », « écarlate », « mystique chant du coq », « appel ineffable mais suraigu, de l’Eternel matin » ?   Arrêtons là la lecture et concluons. Si la sonate est la métaphore de l’amour, le septuor ne serait-il pas celle du désir ? Vinteuil n’existe pas, la petite phrase non plus, c’est l’objet perdu, l’objet cause du désir. Lisons à nouveaux frais ces lignes splendides, tirées de Du côté de chez Swann : « Mais la petite phrase, dès qu’il l’entendait, savait rendre libre en lui l’espace qui pour elle était nécessaire, les proportions de l’âme de Swann s’en trouvaient changées ; une marge y était réservée à une jouissance qui elle non plus ne correspondait à aucun objet extérieur et qui pourtant, au lieu d’être purement individuelle comme celle de l’amour, s’imposait à Swann comme une réalité supérieure aux choses concrètes. Cette soif d’un charme inconnu, la petite phrase l’éveillait en lui, mais ne lui apportait rien de précis pour l’assouvir[13] ». Laissons nous guider par cette invitation à la sublimation, à entrer dans la langue et perdre l’objet, pour créer ! Cette invitation, l’analyste, aussi, la propose au petit gérani-homme venu toquer à sa porte. En parlant « comme ça vient », l’analysant est invité au « déchiffrage[14] », comme Proust l’écrit dans Le Temps retrouvé, des couleurs et de la musicalité de lalangue, les siennes, renoncer peu à peu à la pulsionnalité, à la jouissance de l’objet, pour pouvoir aimer, travailler, créer, et aussi parfois ne rien faire…   Chacun a ainsi une manière de « se faire sa langue[15] ». Or, le rabattement et l’aplatissement de cette dimension fondamentale de la parole, de son équivocité, sur la seule dimension de la communication n’amène-t-il pas le sujet à errer, et à ne plus rien comprendre de ce qui peut se jouer pour lui, et notamment dans la relation à l’Autre ? La clinique nous le montre quotidiennement notamment dans les questions du conjugo, où il n’est pas rare d’entendre les couples chercher une meilleure communication pour éradiquer définitivement le trou et le mal-entendu. L’impuissance ne manque pas, alors, de se substituer à l’impossible, et le divorce réel devient la seule alternative. « A la recherche de quelqu’un qui me correspond », voilà le leitmotiv contemporain. Une femme qui n’arrivait pas à trouver une stabilité dans sa vie affective me disait, après avoir loué les quelques qualités repérées chez le nouveau partenaire : « Mais ça ne fait pas tout ! » La rencontre avec l’analyste ne représente-t-elle pas alors pour le parlêtre une opportunité formidable de réintroduire dans sa vie le divorce symbolique, par « ce magnifique langage, si différent de celui que nous parlons d’habitude, et où l’émotion fait dévier ce que nous voulions dire et épanouir à la place une phrase tout autre, émergée d’un lac inconnu où vivent ces expressions sans rapport avec la pensée et qui par cela même la révèlent[16] » ? N’est-ce pas un fait, qu’à s’y fier, les effets sont pacifiants ?   Stéphane Auger, Septembre 2020 [1] M. Proust, A la recherche du temps perdu. Le temps retrouvé, Omnibus, 2011, p. 1265. [2] M. Proust, A la recherche du temps perdu. La Prisonnière, Omnibus, 2011, p. 813. [3] J. Bastianelli, La vraie vie de Vinteuil. Proust n’a pas tout su, Paris, Grasset, 2019. [4] M. Proust, A la recherche du temps perdu, Paris, Omnibus, 2011. [5] F. Nietzsche, Considérations Inactuelles, II, Utilité et inconvénient de l’histoire, Gallimard, coll. La Pléiade, p. 532. [6] Toutes les citations suivantes et sans référence sont à retrouver dans ces dix pages que j’extraie de La Prisonnière, op. cit., Omnibus, 2011, pp. 769-780. [7] M. Proust, A la recherche du temps perdu. La Fugitive, Omnibus, 2011, p. 1077. [8] M. Proust, A la recherche du temps perdu. La Prisonnière, Omnibus, 2011, p. 637. [9] Lapsus calami, qui me fit marquer un temps d’arrêt, à la relecture, non sans inquiétude. Que désire-t-elle savoir ? Que me veut-elle ? Que veut dire Proust ? Et puis, si elle révèle exactement ce qu’elle désire savoir, comment lui échapper ? En retournant voir le texte, ouf de soulagement, car passé « l’esp du laps », il faut bien écrire : « ce qu’il désire savoir ». [10] J. Lacan, « Préface à l’édition anglaise du séminaire XI », Autres écrits, Paris, Le Seuil, p. 571. [11] M. Proust, A la recherche du temps perdu. Du côté de chez Swann, Omnibus, 2011, p. 360.   [12] M. Proust, A la recherche du temps perdu. La Fugitive, Omnibus, 2011, p. 1122. [13] M. Proust, A la recherche du temps perdu. Du côté de chez Swann, Omnibus, 2011, p. 245. [14] M. Proust, A la recherche du temps perdu. Le temps retrouvé, Omnibus, 2011, p. 1395. [15] M. Proust, Lettre à Madame Straus, Correspondance, Paris, Plon, 1970-1993, t. VIII, p. 276-278. [16] M. Proust, A la recherche du temps perdu. Le temps retrouvé, Omnibus, 2011, p. 1340.
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